Ce que les Soeurs du Vietnam m'ont rappelé...
- annickbailly
- 12 juil. 2021
- 5 min de lecture
Peu de temps après le voyage au Vietnam, j'ai dû coucher sur le papier ces paroles étranges que les Sœurs m'avaient susurré alors, avec les yeux et la pression de leurs mains sur mon bras, dans une langue que je n'avais pas tout de suite comprise. Aujourd'hui, il me semble que ces "paroles" ont une place prépondérante, parmi bien d'autres bien sûr, dans la naissance de VIETNEM.

Orphelinat de Saigon, 1973. Moi ! ...
" Je ne suis pas vietnamienne ! Tel est le credo que j'ai chanté toute mon enfance. Aux autres souvent, mais ceux-là ne me croyaient pas et me renvoyaient un sourire compatissant. A moi-même la plupart du temps, et alors le credo convainquait davantage l'émule. Mes lunettes et les sparadraps collés dessus arrondissaient subtilement mes yeux bridés et la coupe de Mireille Mathieu nationale couronnait mon mètre dix. Et surtout, mes parents étaient français !
Mais passée à l'âge adulte, ce nationalisme exacerbé devenait souvent bancal. Tu ne veux pas retourner un jour au Vietnam ? Non ! Enfin, si … mais comme une bonne touriste alsacienne, hein ? Et pas tout de suite, c'est très cher, voyez-vous ? Hopla, le salto était effectué d'une main de maître, enfin, c'est ce que je croyais. Credo, quand tu nous tiens ! Il ne tenait plus vraiment la route si l'on jetait un œil à la décoration de mon salon extrêmement asiatico-kitch (Mille pardons mon mari, mais tu comprends, les gênes, vois-tu....), à ma garde robe qui recelait une dizaine de cols mao, à ma tête tout simplement... Je pense que mon cerveau buté et mon coeur-corps se moquaient l'un de l'autre.
J'avais choisi de faire des études de Lettres, françaises, bien sûr ! Et pire encore, gréco-latines ! Pour bien enfoncer les racines. Un jour, un élève extrêmement éveillé m'a fait remarquer qu'il trouvait absurde (donc révoltant) que ce soit un professeur asiatique qui lui enseigne le français. Il m'a poussée dans mes retranchements où je m'étais retranchée trop longtemps. Petit élève éveillé, grâce à toi mon harmonie j'ai retrouvé. Et depuis ce jour, je décidai d'arborer mon asiatisme comme une richesse littéraire. Je me fis un plaisir tout à fait souriant d'enrichir l'étude de mes cours de littérature avec des œuvres telles que La Joueuse de go de Shan Sa, La Petite fille de Monsieur Linh de Claudel, L'Ombre douce de Hoai Huong Nguyen,.... Cependant, ça, c'était pour l'image. Mes livres allaient avec ma déco kitch et mes cols mao. L'intérieur, c'était autre chose. Je regardais les pages des romans comme on regarde un tableau de Monet. Charmée. Ça illumine l'intérieur, c'est une lampe mais pas un miroir.
Alors quand ma fille un jour, est venue me parler d'un voyage humanitaire au Vietnam organisé par sa classe, ça m'a bousculée. Elle voulait aller à la rencontre de ses origines ? Quelles origines ??? Quand elle m'a dit que je devrais accompagner la classe en tant que professeur et surtout maman car elle n'était pas majeure, ça m'a littéralement basculée. Non ma chérie, tu sais bien que je n'aime pas trop voyager... C'est ce que j'ai dit. Non ma chérie, tu sais bien que je n'aime pas trop me regarder en face. C'est ce que j'ai tu. J'ai continué à me taire par amour pour elle. Par admiration. Elle voulait aller vers ce à quoi j'avais toujours voulu tourner le dos. Alors je me suis laissé prendre la main et la fille a emmené sa mère sur le chemin du retour. L'autre main a été prise par mon amie, deuxième professeure accompagnatrice, mais qui n'était pas une « malgré-elle », contradictoirement à moi. Elle avait su lire et aimer en moi ce que je n'étais pas tout à fait capable encore de reconnaître, aux deux sens du terme, mon origine.
Mon entourage avait peur d'un choc émotionnel. Mais non, pensez-vous ! J'y vais comme une touriste ! Et ça a été le cas ! Mon Dieu, il va y avoir la mousson ! Il va faire chaud ! Il y aura des moustiques ! Quand je suis entrée dans l'aéroport, j'ai vu plus d'asiatiques que je n'en avais jamais vus de ma vie ! Enfin depuis mes onze mois, mais je ne m'en rappelle plus. Je ne pouvais appartenir à ce monde qui me semblait si étranger... Quand je suis sortie de l'avion, j'ai senti une chaleur plus forte que je n'en avais sentie de ma vie. Je ne pouvais être née ici. Comment aurais-je pu survivre ?
Et puis je me suis retrouvée face aux enfants de l'orphelinat. C'était moi. Ou plutôt ça aurait pu tant être moi. Et puis les Soeurs de la Congrégation m'ont serré la main sans vouloir la lâcher. Et là elles m'ont reconnue. Ou plutôt elles ont reconnu la petite fille que j'aurais pu être. Et là je me suis reconnue. Enfin. Après quarante-six ans, presque un demi-siècle. Le chemin a été long de Saïgon à Mulhouse. Ou plutôt de Mulhouse à Saïgon. Le choc émotionnel n'a pas été violent. Il a été profond, il a été doux.
Un soir, nous avons fait une photo sur la plage avec tous les jeunes orphelins. Quand je l'ai regardée, une adolescente me ressemblait au même âge. On aurait pu superposer nos deux photos. On aurait pu superposer nos deux vies. Le choc émotionnel n'a pas été violent. Il a été profond, il a été doux.
Un soir, l’organisateur du voyage m'a proposé d'aller à l'orphelinat où j'étais quand je suis née. Mon cœur a battu, très fort. De joie ? Non, plutôt de peur. De peur de quoi ? Toute ma vie j'ai refusé de savoir ce qu'il y avait avant mes parents qui m'ont accueillie. Toute ma vie, j'ai conjugué savoir et trahir. Me tourner vers là-bas, c'était tourner le dos à ici. Aujourd'hui j'ai compris que j'ai la possibilité de découvrir un là-bas grâce à l'amour que j'ai reçu ici. Il m'a fallu un demi-siècle pour l'entrapercevoir. Et puis la visite ne s'est pas faite, l'orphelinat avait déménagé trop loin. Le choc aurait peut-être été violent.
J'ai décidé d'aller visiter l'orphelinat par voie - voix - virtuelle et j'ai tapé son nom. Un témoignage est apparu. Une personne qui avait été adoptée en France la même année que moi. Elle parlait d'une Sœur Sylvie qui venait parfois voir ses parents adoptifs. Ma mère et cette Sœur avaient longtemps tenu une correspondance, je l'ai encore. La légende était soudain devenue réalité. La personne s'était rendue à l’orphelinat. Sœur Sylvie était décédée. J'avais un sentiment d’inachevé devant cet achèvement. Mais quand je lus la description de cet orphelinat du Sud Vietnam alors je tenais mon smartphone dans un du Nord Vietnam, j'avais l’impression que cette voix décrivait les salles qui m'entouraient, les enfants qui me regardaient, les religieuses qui me souriaient. Et là je me dis que j'étais bien revenue sur mes traces. Le choc émotionnel n'a pas été violent. Il a été profond, il a été doux. J'avais perdu Sœur Sylvie mais j'ai fait la connaissance de Sœur Marthe à l'orphelinat de Dong Ha. De la même façon qu'on pourrait superposer la vie de la jeune fille sur la photo et la mienne, on pourrait superposer leurs vies, à un demi-siècle de distance, des bombes et du napalm en moins. Cette rencontre a été profonde et douce.
Et je suis revenue. Mais une ancre a été lancée. Ce n'est pas possible de couper la corde comme je l'ai fait trop longtemps. Les sourires offerts là bas ne peuvent pas s'oublier. Ils n'appartiennent pas à mon passé mais à mon présent. Maintenant j'ai une filleule. Maintenant trente-cinq enfants qui n'ont pas eu ma vie ont des parrains marraines. Maintenant je vois que mon retour devait se faire. Maintenant je vois la beauté du geste d'une fille dont la mère ne voulait pas voir le bébé qu'elle était avant d'être une petite fille française. Merci ma fille. Merci pour moi, merci pour ces enfants qui pourraient être tes frères et sœurs. "

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